4h du matin, temps global universel. La passerelle est déserte à cette heure. La moitié des écrans de contrôle grésillent en discontinu et les consoles sont jonchées de mugs à demi rempli de café froid et de mégots détrempés. Les rares claviers disponibles servent à empiler les boîtes de pizza froides. "Jambon-Fromage-Ananas-Huile-tiède". Les favorites du bosco... La nuit a été longue apparemment. "Bosco ?... bosco ?" Rien d'autre qu'un léger ronflement et un bruit de fond ne laissant aucun doute sur le genre de film qui tient éveillé le bosco lorsqu'il est de quart. A pas furtif, le sous-commandant s'approche, enjambe le pack de 32 biovita-bières éventré sur le sol (les seules bières qu'il faut tuer soi-même pour pouvoir les boire) et manque de s'écrouler en trébuchant sur une canette solitaire. Mais ni le bruit de la canette écrasée ni les protestations de la biovita-bière encore vivante, ni le juron étouffé du sous-commandant n'ont eu raison du sommeil du bosco. Sur l'écran de contrôle reconverti en peep-show de fortune, un individu tout bardé de cuir s'acharne à en fouetter un autre en le forçant à lire un chapitre de Maggus. Encore une Kobal-production... Malgré les interdictions, des films pirates montrant les châtiments implacables qui touchent les matelots pris en faute fleurissent à bord. C'est à se demander si le capitaine Golgoth n'aurait pas trouvé là un moyen de redresser la trésorerie du Grog. Mais ce n'est pas ce qui contrarie le sous-commandant en ce moment. Ce qui cause son froncement de sourcil, c'est le bosco qui s'est endormi pendant son quart. Un rapide parcours des caméras de contrôle lui permet de faire le point de la situation. Kobal vend des cassettes à la sauvette dans les toilettes. Le quartier-maître Mouchel est en train de recopier les plans des turbines à ion pour les revendre au consortium nippon intergalactique. Le cap'tain golgoth est quant à lui au bar avec le quartier-maître Jeune, en train d'épater les membres féminin de l'équipage en jonglant avec son shaker tandis que son compagnon de beuverie les initie aux charmes latins des langues exotiques. En cherchant bien, il devrait pouvoir trouver le reste des quartiers-maîtres et hommes d'équipage en train de se livrer aux affres du stupre, de la fornication et autres jeux de rôles extra-terrestres. Mais c'en est déjà trop. "BOOOOOOOOOOOOOOO" (reprise de respiration... la biovita-bière, telle une huître migratrice, se sauve sous un tabouret en se bouchant les oreilles) "SKOOOOOOOOOOOOOOOOOOO !!!" Aussitôt l'hologramme de l'intelligence artificielle d'orthodoxie politique Aurel-IA-1 surgit du néant. "Sous-commandant, je vous fais remarquer que le mot bosco s'orthographie très exactement B.O.S.C.O. et non B" Rageusement, le sous-commandant lance un mug et son contenu sur le haut-parleur coupable, coupant net toute forme de communication intelligible. "gnnnnn" est la première parole du bosco, ouvrant avec peine un oeil rougi par l'alcool et la fumée. A ce stade là, le terme de malle de voyage convient parfaitement aux boursouflures situées au-dessus de ses joues. "kzzzz kzzzz kzzz" lui répond Aurel-IA-1, tentant désespérément de mettre un peu de rigueur dans le laxisme global en ce qui concerne l'orthographe des onomatopés. "Mais qu'est-ce que c'est que ce b..." écume le sous-commandant "on se croirait dans la cabine de Bouclier ici ! Comment on peut encore saisir des fiches alors que tout le monde passe son temps à jouer. Est-ce que je joue moi ?" L'oeil du sous-commandant étincelle, ses postillons décrivent une trajectoire parabolique légèrement incurvée par la force de Coriolis en direction du visage du bosco. Son béret à étoile planté sur la tête, il est fier et beau. On dirait Albator. "Woah woah... du calme chef là... tout va bien" annone le bosco d'une voix pâteuse, basculant nonchalamment l'écran sur une émission culturelle 'Le Marketing pour les nuls'. On a juste fait une petite partie d'Unknown Armies, et... euh... je crois que le matelot Amira avait amené quelques bouteilles de la planète Burps. Vous savez bien, les alcools génériques déclinés en 256 parfums différents. On a kiffé à donf, c'était trop d'la balle.". Le bosco s'étire et se lève en jetant un regard de prédateur à la biovita-bière qui se serre un peu plus contre un pied du tabouret. "Bon ben je vous ai laissé mes dernières idées pour améliorer le grog. J'ai vachement cogité, et j'ai utilisé les dernières méthodes de Tempête du Cerveau (tm). C'est d'la bombe, du B2B en barre alors j'espère que ça vous plaira" Le bosco a déjà quitté le poste de commandement, la sandale traînante, quand le sous-commandant reprend finalement le contrôle de lui et réussit à desserrer les mâchoires. A ce moment là, Aurel-IA-1 qui est enfin parvenu à se connecter sur un des rares haut-parleur encore en état, émet d'une voix nasillarde: "Sous-Commandant, il semblerait que vous ayez frôlé le syndrome chinois. Je me permets de vous recommander..." "La ferme stupide IA, ou je te reformate et te réinstalle sous windows" Le haut parleur émet ce qui ressemble à une déglutition de biovita-bière encore vivante et redevient muet. Avec un soupir, le sous-commandant s'installe aux commandes, brosse du revers de la manche le clavier maculé de morceaux de pizzas et lit le mémo du bosco. "Le vendredi, c'est Ravioli. Nous deviendrons les maîtres du monde en volant tous les slips des habitants de la terre. ah ah ah ! Penser à rappeler Alex pour lui demander le nom de son fournisseur de Burps. hi hi hi ! Penser à faire le business plan. Business plan : business plan. uh uh uh ! Est-il possible de mettre un carburateur de 32 couplé sur la recherche du grog pour qu'elle aille plus vite ? Dans le cas contraire pourquoi ? Et si oui pourquoi ? Solution : doubler les effectifs. Business plan : doubler les effectifs. Rappeler BeN pour lui demander s'il a des idées de Business Plan. he he he ! Est-ce que le grog ? Pourquoi le grog l'univers et le reste ?" Le Sous-commandant relève les yeux, des yeux où l'on peut lire un mélange de détresse, de résignation et de fatigue. Le quart vient à peine de commencer, et pourtant il se sent déjà las. "Y a pas à dire, les méthodes de marketing moderne, ça aide" pense-t-il en ordonnant la sauvegarde du mémo dans le répertoire habituel, celui au label évocateur "delirium tremens". A peine enregistré, tous les écrans s'éteignent subitement et l'alarme retentit. Un prompteur d'urgence crache d'un rythme saccadé le résumé de l'incident sur rouleau d'imprimante vert et blanc. Les bi-injecteurs à ion ont rendu l'âme, le subducteur latéral avant ne répond plus et le champs biénergésitisant vient de se couper. Le sous-commandant se prend la tête dans les mains et frappe le clavier avec son front. 4h18, une nuit tout à fait ordinaire sur la passerelle de commandement de l'UNSS-GROG.