21 h. Le bosco arpentait fiévreusement de long en large la passerelle de commandement. Sur l'écran principal, on voyait l'équipage, rassemblé sur le pont, qui contemplait peureusement l'image de leur officier faisant les cent pas. Quelques toussotements brisaient le silence gêné. Soudain, le bosco se tourna vers l'écran, et éructa : "2470 fiches ? Seulement ?" Silence de mort. Le visage déformé par la fureur, le bosco brandit son fouet sous le nez de la caméra. Les matelos reculèrent d'un pas, en voyant en gros plan l'instrument qui en avait fait plier plus d'un. "A ce rythme-là, jamais on ne tiendra les objectifs !!!! Vous ramez avec l'énergie de vieillards cacochymes ! Qui m'a foutu une bande de flemmards pareils !!!" Le fouet claqua. Tous les matelots reculèrent à l'unisson d'un autre pas. "Mon anniversaire est dans un mois ! Si j'ai pas la 3000e fiche sur mon bureau ce jour-là, vous regretterez le jour où votre père a volé à votre mère son premier baiser !" Des exclamations de stupeur montèrent des rangs de l'équipage. "3000 fiches ?" "On y arrivera jamais !" "On fait du 20 fiches par semaine en ce moment !" "Et les RTT ?" "Silence !!!!" brailla le bosco. Les voix se turent. "Quelqu'un a quelque chose à dire ?" demanda-t-il d'un ton menaçant. Du dernier rang, monta un timide cri de ralliement. "Take up the banner of chivalry and fight the good fight for the Inner Sphere !" Silence stupéfait. La voix du bosco résonna dans les haut-parleurs, calme et menaçante : "Qui vient de parler ?" Comme en réponse, la foule s'écarta d'un seul mouvement de l'infortuné matelot, qui se tassa sous le regard du bosco. "Ah ah. Matelot Brenot. Outrage à officier, hein ? Mutinerie ? Refus d'obtempérer ? Vous savez ce que ça va vous coûter ?" A voir l'air paniqué que son visage afficha soudain, ledit matelot Brenot semblait ne le savoir que trop bien. Le bosco tourna le dos à la caméra, et adressa la parole au sous-commandant, resté en retrait. "Monsieur, le matelot Brenot semble contester votre autorité. M'autorisez-vous à prendre les mesures qui s'imposent ?" Interrompu dans le gobage de son 4e flamby, le sous-commandant ne répondit pas tout de suite. "Mmff... glmmb... Brenot ? C'est un bon petit gars, d'habitude. C'est pas lui qui nous a fait Prophecy ?" Le bosco prit un air résigné. "Non, monsieur. Il s'occupe entre autres de 7th Sea." Le sous-commandant essuya le flamby qui lui coulait sur le menton. "Aaaaaaaah oui, le jeu avec les templiers et les fleurs magiques." "Non, monsieur. Je crois que vous confondez. Avec Nobilis, peut-être." "Nobilis ?" Le sous-commandant prit l'air réfléchi qu'il avait l'habitude d'afficher quand il se préparait à écrire des mots comme "Tènêbres", "License" ou "D'orénavant". "Oui, oui. J'ai lu la fiche. Pas mal. Pas aussi bien que Blue Planet, mais pas mal." Il parut se désintéresser de l'affaire, et reporta son attention sur les 6 flamby alignés devant lui. "Voyez ça avec le Capitaine Golgoth, bosco." Dépité, le bosco consulta son communicateur de poignet. "Capitaine ?" L'écran s'alluma, montrant le capitaine, en scaphandre, surfant sur fond de ciel étoilé. "Oui, bosco ?" De toute évidence, le capitaine avait une fois de plus déserté son poste pour s'adonner à son passe-temps favori, le surf galactique, qui consistait à se faire tracter par le vaisseau en essayant d'éviter les météorites. "Ma commande est arrivée ? Y'a des nouvelles cotisations ?" Le bosco se dit que le capitaine n'était pas aussi bon surfeur qu'il le prétendait, et qu'au moins une météorite l'avait déjà touché à la tête. Il relata les faits d'une voix patiente. Après un temps de silence, la voix du capitaine se fit entendre à nouveau. "On a qu'à lui coller une amende, non ?" Puis il coupa la communication. Le bosco se tourna à nouveau face à la caméra. L'équipage avait tout suivi de l'échange, et se taisait en attendant le verdict. "Quartier-Maître Mouchel ! Quartier-Maître Jeune ! Occupez-vous de Brenot !" Les deux individus appelés se détachèrent de la foule, et se dirigèrent l'air menaçant vers l'infortuné matelot. La main du sous-officier Jeune claque sur l'épaule de Brenot. Le quartier-maître ne dit qu'un seul mot : "Adissiatz." Ce fut le dernier mot que le matelot entendit, avant que la matraque du quartier-maître Mouchel ne s'abatte sur lui.