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En compagnie du Seigneur des Anneaux

Ayant eu le plaisir de voir le film en avant-première, j'en livre
ici une première critique. Nul doute que les discussions seront bientôt
nombreuses sur tous les forums de JdR. Je pars du principe que les éminents
rôlistes qui fréquentent le GROG ont tous lu le Seigneur des
Anneaux. Si ce n'est pas le cas, je me permets de vous donner deux conseils
: lisez les livres avant d'aller voir le film mais ne lisez pas cette critique,
en effet il y est fait référence à l'histoire et elle
contient donc de gros spoilers.
Contrairement à d'habitude, où la grande question pour les
films d'aventure à gros budget est de savoir si l'intrigue tient
debout, la question avec le Seigneur des Anneaux ne se pose pas. Le scénario
est en vente libre depuis 1954 et des millions de lecteur peuvent témoigner
que, oui, l'histoire est en béton. La vraie question est donc de
savoir comment Peter Jackson a choisi d'adapter l'uvre. Comment il
a choisi de retranscrire par l'image un récit éminemment littéraire,
un monde d'une richesse, d'une cohérence et d'une profondeur inégalés.
Car, bien sûr, filmer tous les épisodes de la saga est impossible
: trop de dialogues, trop de personnages secondaires, trop d'épisodes
" anodins ", qui, tous ensemble, donnent toute leur substance
aux livres, mais ne peuvent réalistement être transcrits en
images - même en près de neuf heures, durée totale des
trois épisodes. Donc, Peter Jackson a dû élaguer : couper
par-ci, réarranger par-là, bref opérer des choix.
Pour le lecteur du Seigneur des Anneaux, le premier choc vient de la temporalité
du film. Là où Tolkien prend soin de plonger le lecteur dans
les méandres temporels de son monde, transformant le moindre déplacement
des personnages en une aventure unique et prenant le temps de narrer les
histoires anciennes du Second et du Premier Âges qui acquièrent
une résonance nouvelle au vu des événements qui bouleversent
la Terre du Milieu, Peter Jackson, cinéma et gros budget obligent,
campe résolument son film dans le temps de l'action. Même s'il
prend la peine à certains moments de flâner en route afin de
poser ses personnages (surtout au début du film, avec l'anniversaire
et la disparition de Bilbo), tout est accéléré et le
temps du film est très différent de celui des livres. Ainsi
Frodon semble se mettre en route peu de temps après le départ
de Bilbo, alors que dix-sept années s'écoulent en réalité
entre ces deux événements. Ainsi la Compagnie semble atteindre
la Lorien en très peu de temps alors que le voyage depuis la Comté
dure bien quatre mois.
Contraint par le temps, Peter Jackson a aussi éliminé purement
et simplement certains épisodes du récit. Il le fait avec
intelligence, choisissant des passages dont la suppression ne nuit pas à
la compréhension de l'histoire. C'est ainsi que les épisodes
de la Vieille Forêt (Tom Bombadil) et des Hauts des Galgals passent
à la trappe.
Tout cela n'est pas trop grave ni trop déroutant. Ce qui l'est plus,
c'est le parti pris réaliste de Peter Jackson. On a parfois l'impression
d'assister à une reconstitution historique mâtinée de
quelques éléments fantastiques. La poésie et le mystère
de l'uvre sont en grande partie évacués au profit d'une
vision pragmatique où Sauron se balade dans une armure grotesque
digne d'un chevalier du chaos de Warhammer, où Gandalf a le teint
couperosé (trop de bière ou d'herbe à pipe ?) où
les elfes n'ont rien d'inhumains ni d'étranges mais ressemblent à
vous et moi avec des cheveux longs et blonds et où Saroumane lance
en hurlant des éclairs du haut de sa tour - comme n'importe quel
magicien échappé d'un module de Donjons & Dragons. Le
conseil d'Elrond, grand moment où tous les éléments
du drame à venir sont exposés en plein jour, tient plus dans
son désordre de la queue devant la poissonnerie d'Ordralphabétix
que du conclave tendu mais digne. Quant à Boromir, dont la mort devrait
être digne de celle de Roland à Roncevaux, il tombe foudroyé
par trois petites flèches de rien du tout. Enfin bon, j'exagère,
ce sont de belles grosses flèches, mais trois ? En faut-il aussi
peu pour tuer un des plus grands guerriers du Gondor ? Où est l'héroïsme
épique ?
Peter Jackson se piège lui-même avec son choix du réalisme.
Là où Tolkien ne se sent pas obligé de donner des explications
claires, là où il laisse planer le mystère, Jackson
montre les choses crûment, y compris ce qui n'est pas nécessaire.
Un bon exemple en est la tentative de traversée des monts Brumeux
au col du Caradhras. La Compagnie est bloquée par une formidable
tempête de neige. Dans le livre, Gandalf et Aragorn soupçonnent
l'influence d'une volonté mauvaise, sans plus. Jackson lui y va carrément
: il représente Saroumane lançant des éclairs du sommet
de sa tour et provoquant une avalanche
Fin du mystère et bienvenu
au grand-guignol.
Le film n'échappe pas non plus à son lot de conventions hollywoodiennes.
On a beaucoup écrit sur la supposée indépendance de
Peter Jackson qui a arraché aux sauronesques studios de la cité
des anges la possibilité de tourner peinard dans son coin en Nouvelle-Zélande.
Apparemment néanmoins quelque producteur-nazgûl a trouvé
son chemin jusqu'aux antipodes afin de rappeler à Jackson les règles
d'airain du scénario made in Hollywood. Le Seigneur des Anneaux étant
tragiquement dépourvu d'histoires d'amour (à part celles d'Arwen
et d'Aragorn et surtout d'Eowyn et de Faramir, et encore sont-elles plus
esquissées que racontées), le rôle d'Arwen est gonflé
sans scrupules : la belle est dotée de talents de rôdeuse (elle
surprend Aragorn en pleine nature) et de magicienne considérables
(c'est elle qui provoque la crue du Bruinen qui emporte les Cavaliers noirs
- exit Glorfindel). Aragorn n'échappe pas au syndrome du héros
jeune, beau et positif, bref du super-gentil, et se transforme aussi en
bretteur d'exception. Boromir donne des leçons d'escrime aux hobbits
et Saroumane joue les grands méchants, plus même que Sauron.
Bien. Si vous êtes arrivé jusqu'ici, vous devez commencer à
croire que le film est raté. Mais il n'en est rien. Si certains choix
de Peter Jackson sont contestables, son film recèle aussi de nombreuses
réussites. La première et sans doute la plus importante tient
dans les décors. Le réalisateur néo-zélandais
utilise avec beaucoup d'intelligence les superbes paysages naturels de son
pays. Mais là où le film brille vraiment, c'est dans la reconstitution
des lieux mythiques de la Terre du Milieu. Fondcombe, la Moria et la Lorien
sont magnifiquement restitués, à la fois avec précision
(Fondcombe ressemble tout à fait aux croquis qu'en a faits Tolkien)
et beauté. L'ambiance très particulière de ces endroits
magiques est là, bien palpable à l'écran : un vrai
plaisir. Les effets spéciaux dans leur ensemble sont d'ailleurs utilisés
à bon escient, sans esbroufe inutile, au service de l'histoire.
Le casting est plutôt bon lui aussi, avec une mention spéciale
à Boromir, Gandalf, Legolas, Sam et Bilbo. Quelques scènes
sont réellement réussies comme celle du Balrog dans la Moria.
Le Fléau de Dürin, comme l'appellent les nains, apparaît
d'abord comme un flamboiement intense dans les couloirs ; puis s'avance
une ombre impénétrable dont peu à peu surgit la forme
démoniaque de ce mal ancien et terrible. Quelques trouvailles de
mise en scène traversent le film comme autant d'éclairs inspirés.
C'est le cas d'une des meilleures scènes du film, à Fondcombe,
entre Bilbo et Frodon, où la vraie nature du pouvoir de l'Anneau
unique est révélée en quelques instants.
Ce Seigneur des Anneaux est incontestablement un film plutôt réussi.
Le plaisir à voir mis en images ce monument de la littérature
(pour beaucoup de monde et certainement pour nous autres rôlistes)
est réel et la bonne volonté de Peter Jackson éclate
d'évidence dans ses efforts pour coller au plus près à
certains éléments de l'imagerie tolkienienne (comme la Comté,
hobbitesque en diable). Les conventions hollywoodiennes auxquelles il n'a
pas pu (su ?) échapper ne suffisent pas à gâcher l'histoire
ni les personnages.
Pourtant, étrangement, le film ne décolle jamais tout à
fait et bien qu'il soit long, près de trois heures, on a souvent
l'impression d'être dans une introduction qui n'en finit pas. Cette
sensation est-elle due à une trop grande familiarité avec
l'uvre ou à une certaine platitude de la mise en scène
? Je penche plutôt pour la seconde hypothèse. Peut-être
intimidé par l'ampleur de la tâche ou soumis aux innombrables
pressions extérieures, aussi bien de la production (environ 300 millions
de dollars pour les trois films tout de même) que des fans, Peter
Jackson se contente souvent d'illustrer le Seigneur des Anneaux. Empêtré
dans sa volonté de bien faire, il donne à voir un film bien
ficelé, bien dans l'air du temps aussi avec son filmage souvent saccadé
(les scènes de combat), mais qui oublie en route la magie et la poésie
de l'uvre. Ah !, si seulement il avait utilisé une pellicule
elfique
Serge Olivier
Le Seigneur des Anneaux : la Compagnie de l'Anneau de Peter Jackson,
en salles le 19/12/2001.
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